Police nationale et citoyens : L’impossible compromis ?

C’est presque un raid dans une longue impulsion populaire, des scénarii mille fois transcrits qui mettent en scène deux protagonistes : La police, institution protectrice des biens et personnes, en position de confrontation avec le citoyen. Quel sacrilège ! Qu’est-ce qu’on n’a pas dit sur le travail de la police sénégalaise ? Plus qu’une censure, la cohabitation devient objet de toutes les controverses au moment où d’aucuns crient au scandale pour parier sur un impossible compromis alors même que la police nationale a, plus que jamais, besoin d’exister…

Le début des années 2000 a coïncidé à une conscience populaire d’où déferle une envie, des populations, d’investir les rues et d’être présents dans tous les espaces publics. Pour une raison ou une autre, on avait besoin de plus de sécurité et de liberté à la fois. Si bien que la police nationale s’en trouve plus sollicitée que jamais. Ce fut jusque-là un modeste compromis si l’on s’en réfère au rôle classique de la police qui est de «maintenir ou rétablir l’ordre en veillant aux droits individuels». Mais cela va de soi. Et voilà que la police doit sortir de l’ombre, elle aussi, pour «mieux jouer son rôle auprès de tiers»…Mais ensuite exister de façon surprenante ! Une présence, devenue plus ou moins intimidante, selon certains observateurs qui ne manquent pas souligner le caractère officiel de l’activisme populaire face au genre d’institution comme la police.

Depuis la tenue vestimentaire au fragment de la tâche, il y a tout un arsenal qui a longtemps contribué à la valorisation de la fonction policière. Et les citoyens se sont habitués à cette forme de hiérarchie sociale qui, jusque dans la rue, devrait être régie comme une loi même si, par ailleurs, d’aucuns ont très souvent confronté cette démarche. Mais la semaine du 23 février 2018 a été particulièrement agitée dans la sphère médiatique sénégalaise, secouée par une troublante histoire de sévisse d’un policier sur un citoyen. «Un énième du genre», précise-t-on. Cette fois, hors coulisses, une scène en plein jour attestée…par une vidéo. Ce fut l’agrémente de trop. L’image, montrant l’agent giflant sévèrement un jeune homme à la gare routière de Ziguinchor, témoigne, en effet, des proportions inquiétantes. Au moment où les réseaux sociaux s’y mêlent pour «mettre en péril l’inégalable posture de ces citoyens d’un autre rang», avance Maguèye*, un pur-sang méconnu de la grande strie mais qui serait prêt à donner sa vie pour honorer sa grade. Quelle responsabilité ! Il reconnait, tout de même, que les dérives ont souvent enraillé leur plein dessein. Loin d’être ému par un quelconque jugement, il ne s’épanche pas davantage sur le sujet, tenu par un «devoir de réserve». Même hors des strates ? Oui, ils n’ont d’ailleurs jamais le temps de s’expliquer. «Les impératifs de sécurité ne donnent pas le temps aux fonctionnaires de police d’instaurer un débat pour calmer les ardeurs des uns et des autres», dixit Boucounta Diop, brigadier-chef à la retraite qui s’indigne du traitement infligé à ses jeunes collègues. Un cri de cœur comme pour vouloir rétablir une part de vérité.

Loin s’en faut pour dissuader la vague populaire, d’un côté le sénégalais qui ne voit plus ses relations avec la police d’un bon œil. Sauf que lui a encore le droit de s’expliquer. Des étudiants du campus universitaire de Dakar aux commerçants du marché Petersen, la police nationale doit faire face à la grosse colère des populations qui décomptent ses fautes dans ses pires formes. «Les relations entre la police et société sont au cœur du débat. Le policier est différent d’un militaire, qui reçoit un commandement a exécuté. À quoi sert la police ? À maintenir l’ordre public, certes, mais peut-elle y parvenir si elle n’inspire pas confiance à la population qu’elle est censée protéger ?», s’interroge un journaliste, témoin de plusieurs scènes de confrontation dans la capitale sénégalaise. Son propos est conforté par le jugement peu conciliant d’un étudiant. «Le port de la tenue confère au policier un certain prestige et conforte son autorité. En abuser aboutit à les amoindrir et c’est cela qui a poussé les citoyens à ne plus les respecter. Et un policier qui ne respecte pas les règles ne mérite même pas de porter l’uniforme de la police», assène-t-il sans détour.

Etre policier, ce rôle ingrat

Changer de posture dans un environnement en grande mutation est une tâche difficile pour la police, une mission presque impossible. Pourtant, elle doit trouver et maintenir l’équilibre…à sa propre survie. «La police étant la gardienne d’une certaine conception sociale et politique, ses interventions sont souvent jugées arbitraires par le public, bien qu’elle ne soit l’auteur des lois mais seulement chargée de l’exécution des lois. La complexité de ses interventions de tous les instants l’expose à des critiques fondées ou non», explique Diop, soutenant, par ailleurs, la nécessité désormais de communiquer sur le rôle essentiel de la police. Au stade où l’on en est, un tel scénario est mieux indiqué devant les multiples «errements» de l’institution, ainsi dénoncés par bon nombre de citoyens et même par des organisations non gouvernementales et autres organismes des droits de l’homme. Justement, comment maintenir ou rétablir l’ordre en veillant aux droits individuels sans utiliser parfois la force qui souvent débouche sur des scènes de violence que les populations fustigent? Dans une communication datée du 14 Août 2015, l’ex agent judiciaire de l’Etat ose le pari de la défense et regrette, dès lors, le rôle ingrat auquel ses jeunes collègues doivent, à présent, faire face.

«Les dénonciations systématiques et quotidiennes doivent inciter les autorités de la police a trouver de nouvelles formes de communication en organisant des rencontres au niveau national qui feront l’objet de débats afin que les populations puissent trouver des réponses aux innombrables questions qu’elles se posent, que les acteurs ne soient pas uniquement triés sur le volet, mais touchant toutes les couches de la société pour une meilleure connaissance des thèmes développés sur le travail de la police», a-t-il conseillé. Une voie qui ne paraît pas toute simple si l’on sait que la police est d’abord accusée de «légèreté» dans sa pratique. Selon certains acteurs, le premier jalon à poser est de «retourner» à la base et revoir la formation des agents de police, ou du moins, les derniers à rejoindre les rangs qui posent apparemment plus de soucis qu’ils ne rendent des services à la nation. Ils sont pointés de tout bord. Que se passe-t-il dans la tête de ces prévenus ? Pour reprendre, d’une autre manière, l’interrogation d’un citoyen lambda remontant, entre mille mésaventures, depuis l’inculpation de quatre policiers à Mbacké, pour meurtre, il y a quelques années. Ensuite, l’on ne sait pas si c’est comparable à l’implication de la haute hiérarchie dans un trafic de drogue. Un des pires moments que la police sénégalaise ait connus et qui la confronte, de plus en plus, à une certaine orthodoxie professionnelle. Pourtant, dans les hauts rangs, la police maintient son vœu premier, elle est plus que jamais engagée dans l’éthique de servir. Même si elle doit se perdre dans ses propres déboires. Mais faisant face, de fort belle manière, à ses responsabilités…Sur le champ d’honneur, il n’est pas facile de perdre, même une seule bataille. Tant pis pour la suite, si l’on doit revoir tout le processus mais «avaler» d’abord toutes les accusations. «L’autorité de police a immédiatement fait relever l’agent concerné pour purger une sanction disciplinaire en attendant d’autres mesures qui seront prises à son encontre», mentionne un communiqué de la police, au lendemain du 23 février, à la suite du tollé suscité par l’attaque du jeune motocycliste par un policier à Ziguinchor. Un soulagement pour tous mais surtout une impasse, sûrement, difficile à gérer pour l’autorité. Un épisode qui sonne comme un désaveu exprimé par le pouvoir judiciaire, non seulement sur les méthodes employées, mais également sur les décisions prises par les pouvoirs publics, dira-t-on encore.

Un compromis impossible

Pour tous les événements malencontreux vécus, le rôle de la police nationale auprès des populations est plus que jamais compromis. «Dans l’accomplissement de sa tâche, la police doit aborder les situations avec discernement, nuancer son jugement afin de ne pas se tromper. C’est de cette manière qu’elle pourrait éviter des impairs aux conséquences incalculables», dira Pape Méra Diop, dans une contribution adressée aux autorités, celles-là même qui sont sommées d’être plus regardantes dans un moment crucial. «La jeune génération qui compose la police actuellement, indemne du traumatisme du à la radiation injuste d’agents en 1987 devra être épaulée, soutenue avec des cycles de formation appropriés, des modules touchant aux divers aspects de la vie sociale, économique pour mieux répondre aux exigences du public de plus en plus regardant en matière de liberté et de droit», suggère encore l’ex brigadier-chef.

Au moment où d’aucuns soutiennent encore que le compromis est impossible mais de nouvelles dispositions dans les rangs, pourraient permettre de mieux contrôler la situation. Dans le sillage, un retour au symbolique de la police permettrait aux citoyens de mieux appréhender les opérations des agents de police affectés auprès des populations. Une certaine reconnaissance du point de vue de l’investissement de ce corps de métier dans les préoccupations d’ordre sécuritaires, sociaux etc. Par ailleurs, il faut souligner que c’est elle-même qui a accru la vigilance légitime des citoyens quant à l’importance accordée par les policiers au respect de leurs droits fondamentaux. En témoigne une note du dernier rapport (2017) du ministère de l’Intérieur sur «L’impact des réalisations au service des citoyens. «Le citoyen est invité à jouer un rôle actif de premier plan, car étant au début et à la fin de toute politique publique. C’est avec le citoyen, désormais, mieux impliqué des problématiques administratives et sécuritaires, que l’action publique pourra produire un impact optimal et plus durable», souligne le document, signé par M. Aly Ngouille Ndiaye, ministre de l’Intérieur. Une démarche qui justifierait, aujourd’hui, l’attitude de l’autorité de la police face aux dérives de quelques agents.

Ainsi, à ce stade, les dés sont jetés et devront permettre l’amélioration des relations entre la police et les citoyens. Pour cela, la tutelle devra encore réagir de façon efficiente. «Afin d’éviter une déchirure profonde entre le peuple et sa police, et créer une coupure dommageable à la stabilité du pacte social de notre pays, le gouvernement doit immédiatement identifier les raisons du dysfonctionnement de l’institution policière, situer les responsabilités et sévir? Mais pour l’heure, il est urgent pour lui de signifier à la police nationale de la république laïque et démocratique du Sénégal, qu’en plus de ses missions régaliennes, elle a l’indispensable mission de permettre et de garantir l’expression des libertés fondamentales de chaque citoyen de notre pays», a conclu M. Pape Méra Diop.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *