Attention, donner des livres à l’Afrique nuit gravement à sa santé éditoriale

Considéré comme un acte philanthropique, l’envoi aux pays du Sud d’ouvrages édités au Nord pose de nombreuses questions économiques et éthiques.

Lors du Salon du livre de Genève, une table ronde réunissant acteurs africains du livre et responsables institutionnels devait, jeudi 26 avril, examiner la question du don, activité vertueuse aux yeux du grand public. Une problématique cependant moins anodine qu’il n’y paraît.

Voilà dix ans qu’à l’entrée du salon suisse, un espace dévolu à l’opération de solidarité, PartagerLire recueille les ouvrages dont les visiteurs souhaitent se délester. Les livres ainsi récoltés sont ensuite répartis pour une part en Suisse, auprès d’œuvres sociales et d’établissements hospitaliers, et pour une autre part au Sénégal, afin de doter des bibliothèques dans le cadre d’un partenariat avec le ministère sénégalais de la culture.

Il s’agit de faire « bon débarras », pourrait-on dire au sens propre, puisque donner n’a jamais aussi bien rimé avec aider. Quel plaisir de favoriser ainsi l’accès à la lecture de ceux qui ont moins de livres que soi ! Et, au passage, quelle gratification pour l’ego de se voir faire le bien.

« Famine du livre »

De fait, donner des livres édités dans les pays du Nord afin qu’ils atteignent des lecteurs potentiels dans les pays du Sud est considéré comme de la pure philanthropie. Comment pourrait-on se poser des questions à ce sujet alors que l’idée d’une pénurie du livre en Afrique est si bien ancrée dans les schémas mentaux ? Il semble donc naturel d’utiliser les surplus de l’industrie du livre occidental pour combler les manques constatés en Afrique.

Cette approche de la question a un point de départ historique. Le chercheur français Raphaël Thierry, docteur en littératures comparées de l’Université de Lorraine et de Yaoundé I, rappelle que, en 1961, « la conférence des Etats d’Afrique pour le développement de l’éducation a identifié les besoins en livres des différents pays : le constat général était qu’il n’y avait pas assez de producteurs de livres en Afrique et qu’il était donc nécessaire de faire venir des livres étrangers pour satisfaire les besoins en éducation du continent ».

Mais ce qui devait constituer une simple phase d’appui au démarrage d’Etats nouvellement indépendants s’est trouvé renforcé par l’idée ultérieure d’un véritable « sauvetage » lorsque, une vingtaine d’années plus tard, l’Occident a voulu apporter au continent une aide plus massive. On est à l’époque des concerts humanitaires de Band Aid (1984) en faveur de l’Ethiopie, bientôt suivis par la tournée musicale d’Amnesty International. En 1985, lors d’une rencontre organisée par l’International African Institute à Londres, commence à émerger l’expression évocatrice de « famine du livre ».

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *