Auchan, populisme présidentiel

Le flot  abondant de l’actualité au Sénégal a charrié ces derniers jours une information qui ne semble pas avoir été recueillie avec l’attention qu’il eût fallu : la décision du président Macky Sall d’interdire toute nouvelle ouverture de magasin Auchan dans le pays jusqu’à nouvel ordre. Les projecteurs ayant été souvent  braqués sur Ousmane Sonko la même semaine, ombre  a été forcément faite à d’autres faits importants qui ont été relégués au second plan s’ils n’ont pas tout bonnement été réduits à la dimension de banals faits-divers.

Bien que vue d’un bon œil par nombre de nos concitoyens – notamment les petits commerçants de rue et les membres de l’Unacois -, cette décision n’occulte pas moins un certains nombre de doutes, à  savoir si elle procède d’un acte d’arbitrage un peu trop tard quoique juste ou d’un calcul minutieux sous-tendant une quête de voix électorales. D’autant que l’argument servi : l’attente de la mise en place d’une réglementation claire sur l’implantation de la grande distribution[1] dans le pays ne résiste à l’examen de certains faits et interrogations.

D’abord, pourquoi a-t-on attendu longtemps après l’implantation des premiers magasins Auchan dans le pays pour brandir un tel argument? N’eût-il été pas plus raisonnable de le faire en amont comme l’on procède dans les pays « normaux »?  Si l’occasion avait été manquée au départ, il y avait eu des possibilités de se rattraper surtout à la suite des nombreuses protestations des manifestants anti-Auchan de tout acabit, qui ont prouvé que la question méritait d’être traitée tant pour sa sensibilité que son importance. Mais personne n’a jamais pu faire sortir le  président de son mutisme et de sa réserve sur le sujet jusqu’à récemment.

Ensuite, à supposer que la nouvelle réglementation ait pour objectif de protéger nos entreprises locales et nos petits commerçants des grandes entreprises étrangères, notamment européennes – ce qui fort probable -, quel impact pourrait-elle avoir dans le long terme?

Si on la juge à l’aune du mal que pourrait causer la mise en application des APE, on peut dire qu’elle aura juste un effet placebo. Car ces accords entrainent non seulement une ouverture de nos marchés à 75%, mais aussi contiennent une clause de « traitement national », en vertu duquel, les investisseurs européens seront traités sur le même pied d’égalité que les investisseurs nationaux[2] s’il faut en croire le Pr. Demba Moussa Dembélé. Ce qui fait penser que toute tentative de protection des entreprises nationales  maintenant semble inconséquente le mal ayant été déjà fait. Peut-être est-ce seulement maintenant que le président s’aperçoit que la signature des APE a été une erreur pour ne pas dire une bêtise.

Donc sa décision semble avoir été plus motivée par des visées politiciennes, voire électoralistes. En effet,  il ne faut pas oublier qu’on est en période préélectorale. Dès lors chacun doit s’armer d’une pensée du soupçon puisque même les décisions les plus anodines peuvent être des appâts lancés ça et là dans le but de pêcher des voix. Par conséquent avant d’adopter ou d’accepter une idée, un argument, un fait, quels qu’ils soient… il faut qu’ils se justifient comme l’enseigne Noam Chomsky. La dernière phrase du livre de Frantz Fanon, Peau noir, masque blanc : «  O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge,» doit toujours guider nos pas. D’autant que vivons dans un monde où les moyens et techniques de manipulation deviennent de plus en plus sophistiqués et les informations orientées pour protéger et entretenir les intérêts de certaines catégories de personnes.

 

BOSSE NDOYE

momarboss@gmail.com

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