Faible présence des femmes dans le processus électoral sénégalais : un phénomène plombé par nos mœurs

L’élection présidentielle au Sénégal du 24 février dernier s’est déroulée dans des conditions saluées l’ensemble des observateurs. Mais ce travail a été rendu possible grâce à l’implication de plusieurs entités au début et à la fin du processus électoral. Il s’agit du Ministère de l’Intérieur à travers ses démembrements que sont la Direction de l’Automatisation des Fichiers(DAF), chargée de la gestion du fichier électoral et aussi la Direction générale des Elections (D.G.E) en charge l’organisation de l’élection et enfin de la Commission Electorale Nationale Autonome (CENA), un organe administratif sénégalais chargé d’organiser et de superviser les élections au Sénégal.En plus de ces démembrements du Ministère de l’intérieur, il y’a le Conseil Constitutionnel qui joue un rôle primordial.

Si les femmes ont été absentes dans la course à la présidentielle, elles sont, cependant, présentes dans ces institutions précitées. Mais cette présence reflète-t-elle réellement le poids des femmes au Sénégal ? Quels sont les obstacles auxquelles elles font face ? Xibaaru a tenté d’en savoir davantage en faisant le focus sur les institutions intervenant dans le processus électoral.

La CENA comprend 12 membres nommés par décret et choisis parmi les personnalités indépendantes exclusivement de nationalité sénégalaise connues pour leur intégrité morale, leur honnêteté intellectuelle, leur neutralité et leur impartialité. Ces derniers sont : Doudou NDIR, magistrat à la retraite, ancien médiateur de la République (Président), Papa Sambaré DIOP, notaire (vice-président),  Mbayang Laïty Ndiaye, professeur de français à la retraite, Mame Yacine Camara, professeur de Lettres à la retraite, Mouhamet Fall, universitaire, Moumar Gueye, écrivain, Elhadj Guissé, avocat, Mbaye Mbengue, ancien diplomate, Mouhamadou Mbodj, société civile, Babacar Macodou Ndiaye, professeur, Amsata Sall, administrateur civil à la retraite, Issa Sall, journaliste.

Le Conseil constitutionnel est composé de 7 membres que l’on appelle communément « les 7 sages » et ce sont Ousmane Sakho (Président),Ndiaw Diouf (vice-président), Mandiogou Ndiaye , Bousso Diaw Fall, Saïdou Nourou Tall , Mouhamadou Diawara et Abdoulaye Sylla

Mais, la particularité de ces joutes électorales, c’est la nomination de nouveaux membres indépendants issus de la Société civile pour assister les juges du Conseil constitutionnel, en qualité d’observateurs pour l’examen des fiches de parrainage des candidats. Il s’agit de Waldiodio Ndiaye, coordonnateur de « Sunu élection », Pr Babacar Guèye, président du Collectif des organisations de la Société civile, Moundiaye Cissé de l’ONG 3D, Abbé Alphonse Seck Directeur exécutif de Caritas Sénégal,  Magip Ndiaye du  Pacte, Maïmouna Dieng de la plateforme des acteurs non étatiques  et Rokhaya Gassama du Cosef.

L’on se rend compte qu’il n’y avait qu’une seule femme au niveau de cette institution et que l’entrée de ces nouveaux membres a renforcé la présence au niveau de cette institution.

Cette faible participation des femmes se ressent au niveau de tout le processus électoral particulièrement au niveau de la Commission nationale de recensement des votes. Car, parmi les représentants des 5 candidats en lice, il n’y avait qu’une seule femme (Coalition Idy Président).

«Les femmes votent plus que les hommes »

En effet, la participation des femmes à la vie politique sénégalaise où dans le processus électoral rejoint les idées véhiculées par l’imaginaire collectif dans certains pays occidentaux et africains, même si le cas du Sénégal est assez complexe. C’est du moins l’avis de Malick Ngom, sociologue et spécialiste en relations internationales et en politique de sécurité. Selon lui, les régimes présidentiels fonctionnent sous l’héritage de deux modèles : un modèle politique hérité de l’Etat jacobin et un modèle africain. «C’est de cet héritage qu’on comprend le paradoxe existant : les femmes votent plus que les hommes, mais elles sont moins présentes dans la vie politique. Cela s’explique au fait que la femme reste assignée au rôle de mère, d’épouse, d’éducatrice et de gardienne des liens de socialité.Cette soumission aux contingences sociales et familiales, qui réduit la femme au domaine de l’affecte, des émotions, est perçue comme le prolongement naturel des missions et croyances que toute femme digne de ce nom se doit d’obéir son mari sans jamais se lamenter dans la sphère privée.  Dans ce contexte marqué par l’absence de l’homme, la femme est le pivot de la cellule familiale ».

«Cette notion d’infériorité (…)qui explique qu’il n’y ait pas beaucoup de femmes dans le processus électoral »

Ce dernier d’ajouter que « l’importance de la femme en sa qualité de mère, d’épouse et de stratège dans l’élaboration des plans de survie des ménages est telle qu’il y a un paradoxe quand on évalue cette position centrale qu’elle occupe dans la dimension sociale et communautaire de la vie sénégalaise et le statut négligeable qu’on lui accorde dans la sphère publique en général et le jeu politique en particulier ».Pour M. Ngom, «c’est cette notion d’infériorité qui frappe la femme dans notre société et qui explique le fait qu’il n’y ait pas beaucoup de femmes dans le processus électoral. Pour aller plus loin et le dire de manière simple : l’espace politique a toujours été considéré comme un milieu masculin et la femme n’a jamais reçu la place qui lui a été destinée ».

Notre interlocuteur pense que ces considérations se sont concrétisées avec l’adoption et l’application des lois promulguées dans le code de la famille. L’article 152 confère au mari le statut de chef de famille, lui reconnaissant ainsi tous les pouvoirs sur sa famille. L’article 277 consacre la puissance paternelle qui «durant le mariage est exercée par le père en tant que chef de famille». C’est pourquoi, argumente-t-il, des associations de droits de l’homme à l’ONU affinent leur offensive pour que le statut de chef de famille attribué à l’homme dans le Code de la famille soit substitué à un concept plus égalitaire et qui lèserait moins les droits de la femme. Donc, conclut-il, « la masculinisation de l’espace privé et public au Sénégal concerne le statut global de la femme dans la société. Si le phénomène  a pu prospérer et résister au temps, c’est parce que les représentations que les communautés ont de la femme dans son fonctionnement, s’inscrivent dans un ordre préétabli qui ne souffre d’aucune remise en question. C’est ce que le sociologue français Pierre Bourdieu appelle la domination masculine en tant que force diffuse de l’inconscient  collectif et énergie toujours en action dans la conscience sociale comme puissance structurante des relations humaines. C’est ce qu’on a revu dans le processus électoral de 2019 »

« Ce sont les lois qui se chevauchent et se contredisent. »

Fort de ce constat, M. Ngom précisera que la faute est imputable pas que à l’Etat qui a toujours failli à ses missions. « Aucun gouvernement Sénégalais n’a réussi à installer la parité dans les grandes institutions. Ce sont les lois qui se chevauchent et se contredisent. Depuis l’AOF, la femme au Sénégal, contrairement à ses voisins, dispose d’une reconnaissance juridique lui permettant d’intégrer l’école et de travailler au même titre que l’homme, mais il faut attendre l’arrivée du PDS pour que l’Etat prenne en compte le rôle que peut jouer la femme dans un processus électoral et dans un gouvernement. D’ailleurs, l’intégration massive des filles dans le système éducatif dans les années 1960 n’a pas été une priorité pour les nouvelles autorités du Sénégal. Les femmes seront les oubliées des politiques de développement et de la planification. L’intérêt porté à l’endroit des femmes est tributaire d’un instrument : l’animation qui débute en 1959. C’est ainsi que le premier centre pour l’animation des femmes a été créé à Thilogne dans le nord de Saint-Louis en 1960. » rappelle-t-il.

Avant de poursuivre : « Plus tard suivra l’ouverture du Centre national de formation des monitrices d’économiefamiliale et l’école normale d’enseignement technique féminin respectivement en 1963 et 1964. On peut dire que ce sera l’amorce timide de la démarche éducative dans la problématique femme. C’est pour dire que l’Etat a toujoursété en Retard dans l’intégration des femmes dans la société. En réalité la promotion de la femme dans la vie politique ne commence réellement qu’en 1998, même si on avait des femmes qui étaient maires dans certaines grandes villes. En 1998 dans le gouvernement de Lamine Loum, cinq femmes sont nommées ministre. Cette décision retranscrit les efforts de promotion de la femme en politique »,

Ce que disent les chiffres

 

Ce dernier rappelle, néanmoins, que des efforts se sont accentués depuis l’émergence du PDS et l’arrivée d’Abdou Diouf au pouvoir avant de donner quelques statistiques dans ce sens : comme on peut le noter en analysant les effectifs de l’Assemblée nationale depuis l’indépendance. De 1957 à 1963 :

– 0 femme sur 80 députés, soit 0%
– De 1963 à 1968 : 1 femme sur 80 députés, soit 1,25 %
– De 1968 à 1973 : 2 femmes sur 80 députés, soit 2,5 %
– De 1973 à 1978 : 4 femmes sur 80 députés, soit 5 %
– De 1978 à 1983 : 8 femmes (dont 4 PDS) sur 100 députés, soit 8 %
– De 1983 à 1988 : 13 femmes (dont une PDS) sur 120 députés, soit 10,83 %
– De 1988 à 1993 : 18 femmes (dont 2 PDS) sur 120 députés, soit 15 %
– De 1993 à 1998 : 14 femmes (dont 5 PDS) sur 120 députés, soit 11,67 %
– De 1998 à 2001 : 18 femmes sur 140 députés, soit 12,86 %

-De 2001 à 2018 : on est toujours dans la barre des 30%

Pour lui, ces effectifs ont toujours été en corrélation avec la réalité sénégalaise. « L’Etat a failli dans le statut des femmes dans le processus électoral est une question dont la réponse a été figée par l’histoire politique du Sénégal « , dit-t-il.

Compte tenu de toutes ces analyses, il est temps que la donne change. Pour ce faire, il faudrait que les lois changent et que les femmes prennent conscience de leur force et de leur apport important dans le champ politique. Ce qui ne devrait pas être difficile pour les femmes puisqu’ il est établi, grâce aux données du fichier électoral, que les femmes représentent 51% de l’électorat sénégalais. Les femmes ont toujours battu le record des inscriptions sur les listes électorales. Par exemple en 2000, date à laquelle la démocratie sénégalaise ne peut se dissoudre, sur un total de 2.619.808, elles ont totalisé 1.328.829 d’inscrites. Elles ont donc été à l’origine de la grande Alternance qui a fait du Sénégal la vitrine de la démocratie africaine.

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