PORTRAIT : Lamine Diack, de l’omnisports à l’omniprésence

Lamine Diack, c’est une fulgurante ascension politico-sportive sur soixante ans, qui a failli s’arrêter en 1980 avec l’affaire de la mairie de Dakar. L’ancien président de l’IAAF, c’est aussi une chute spectaculaire entrainée par une mise en examen pour « corruption » par la justice française en 2015 qui vient d’annoncer la fin de son instruction.

Alors que le juge français Renaud Van Ruymbeke vient de clôturer son instruction dans l’affaire de corruption de la fédération internationale d’athlétisme, Lamine Diack, ancien président de l’IAAF (1999 à 2015), devrait être édifié sur son sort dans les semaines à venir. Le Parquet français va statuer sur un non-lieu ou un renvoi devant un tribunal pour celui qui a marqué la vie politique et sportive du Sénégal lors des 60 dernières années. Parler de Lamine Diack, c’est être en face de Janus, la divinité romaine aux deux faces. Quand la presse occidentale le décrit sous des traits peu flatteurs, au Sénégal, les linéaments du personnage sont beaucoup plus séduisants. « Courtois mais avec un franc-parler que l’athlète français Michel Jazy résume à « celui qui dit tout ce qu’il pense au point de choquer » » : c’est ainsi que Mamadou Koumé, journaliste et enseignant formateur au Cesti, évoque l’homme qu’il dit connaître « depuis 1979 ». 


Influence familiale 

Né en 1933 dans le très populaire quartier de Reubeuss où la maison familiale des Diack est mitoyenne de la célèbre prison qui porte le nom du quartier de Dakar, le jeune Lamine est un passionné de sport. « C’était un touche-à-tout », renseigne Mbaye Jacques Diop, journaliste et proche de celui qu’il appelle toujours « le président Diack ». Juste après la seconde guerre mondiale, l’adolescent Diack pratique le football, l’athlétisme, le volley-ball et le basket à la fois. Dans une famille où la réussite scolaire est érigée en valeur cardinale, Lamine Diack inquiète. Quand l’un de ses frères conditionne la poursuite de sa pratique du sport à l’obtention de bonnes notes, « il décroche une moyenne de 14 », sourit Mbaye Jacques Diop. Alliant sport et études après le bac, Lamine Diack est champion de France de saut en longueur en 1958, avant un diplôme à l’école nationale des impôts de Paris, en plus d’une licence en droit public. Une fois de retour au Sénégal, le jeune diplômé devient inspecteur des impôts et domaines dans l’administration. Il ne tourne pas, pour autant, le dos à sa passion pour le sport avec le soutien désormais de sa famille. Depuis, sa carrière a connu une constance : le compagnonnage familial. C’est ce qui explique ses déboires à la fédération internationale d’athlétisme (IAAF) avec la présence trop encombrante de deux de ses fils (Pape Massata et Khalil). « Il a toujours été très famille », explique Mbaye Jacques Diop. Et cela remonte à sa jeunesse. Quand l’un de ses frères est devenu le premier président de la Fédération sénégalaise de Football en 1960, l’autre s’activait pour la mise en place de la nouvelle fédération sénégalaise d’athlétisme. « Je pense que cela a joué dans sa trajectoire », poursuit ce proche de la famille Diack. Le mimétisme familial sera poussé à son paroxysme. 

Diack, le réformateur 

Lamine Diack a d’abord embrassé une carrière d’entraineur de football au foyer France-Sénégal en 1963, l’ancien grand club sénégalais devenu par la suite le Diaraf de Dakar. De 1964 à 1968, il est nommé Directeur technique national du football sénégalais. C’est ainsi qu’en 1968, il fait partie du trio avec Joe Diop et Mawade Wade qui a dirigé l’équipe du Sénégal à la Coupe d’Afrique des Nations en Ethiopie. « Le Sénégal fut éliminé de justesse après une victoire, un nul et une défaite mais la compétition fut marquée par la mise en place, révolutionnaire à l’époque, de la défense en ligne », se souvient Mamadou Koumé. Lamine Diack, un réformateur ? L’histoire du football sénégalais le retient comme tel à travers « la réforme Diack ». « En 1969, comme ministre des Sports du président Senghor, il fait adopter la loi instituant le regroupement de petits clubs pour en faire de fortes équipes capables de rivaliser sur le plan continental », explique Mamadou Koumé. Toujours à cheval entre les deux disciplines, Lamine Diack va revenir à l’athlétisme comme président de la fédération sénégalaise et cofondateur de la Confédération africaine d’athlétisme en 1973 à Lagos. 

Scandale à la mairie de Dakar 

Avec le sport comme rampe de lancement, Lamine Diack poursuit son ascension politique en étant élu maire de Dakar de 1978 à 1980 malgré l’opposition de certains cadres de la direction du Parti Socialiste du président Senghor. « Il était devenu potentiellement présidentiable en concurrence avec Abdou Diouf avec sa forte popularité en tant que responsable de la première coordination de Dakar. Certaines pontes du régime socialiste craignaient son ascension et avaient créé une coordination dissidente financée par des familles libano-syriennes installées à Dakar », renseigne un membre influent du PS de l’époque sous le sceau de l’anonymat. Coïncidence ou pas, après deux ans à la mairie de Dakar, Lamine Diack est débarqué après des accusations de mauvaise gestion financière. « J’étais jeune journaliste, une source m’avait indiqué que Lamine Diack allait être relevé de son poste de maire parce qu’il y avait eu un problème de gestion. ». En clair, il était accusé de détournement de deniers publics. « C’est une accusation qui ne tenait pas, plaide Mbaye Jacque Diop. C’était purement politique. » Quand Lamine Diack est élu maire en 1978, il fallait une autorisation du préfet pour exécuter le budget. « En tant que président du conseil municipal et maire, il était sous l’autorité du préfet. Toutes les décisions devaient être approuvées par le préfet avant exécution », précise le responsable socialiste requérant l’anonymat. 

Recours de l’opposition sénégalaise 

Avec Diack, il n y a jamais de chute mais toujours des rebonds. C’est son caractère. Même si l’affaire de la mairie de Dakar n’a pas arrêté son ascension politique, il a été réélu député et a fini par « devenir le vice-président de l’Assemblée nationale sénégalaise jusqu’en 1993. Mais parallèlement, il avait investi dans une valeur refuge : le sport. Après la présidence de la confédération africaine d’athlétisme à partir de 1973, Lamine Diack intègre le Comité olympique national en 1974, avant de le présider de 1985 à 2002. En 1987, il devient vice-président de l’IAAF et en 1991, il en est le premier vice-président, fonction qui le propulse à la présidence de l’instance internationale à la mort de Primo Nebiolo, en 1999. La stature internationale que lui conférait ce poste en avait fait un sérieux recours pour l’opposition sénégalaise en 2011. En effet, son nom a circulé comme probable candidat à la présidentielle sénégalaise de 2012 quand l’opposition sénégalaise avait du mal à s’unir contre l’ambition donnée à l’ancien président Abdoulaye Wade de faire de son fils Karim son successeur à la tête du pays. « Le Sénégal n’est pas le Togo (en référence aux successions dynastiques dans ce pays, ndlr) », avait-il stigmatisé le projet présumé des Wade. « Je lui avais conseillé de ne pas y aller », confie Mbaye Jacque Diop. Lamine Diack avait finalement rétropédalé en déclinant l’offre d’une partie de l’opposition et de la société civile sénégalaise pour se concentrer sur l’IAAF. 

Bilan mitigé pour l’Afrique 

Sous sa présidence, la fédération internationale d’athlétisme « a lutté contre le dopage avec des résultats probants », note Mbaye Jacques Diop. Ce dernier prend en exemple « les médailles retirées à Marion Jones, les suspensions de l’américain Tyson Gay et du Jamaïcain Asafa Powell » dans la discipline reine qu’est le 100 mètres. « Les accusations de corruption pour cacher le dopage de certains athlètes me semblent être du menu fretin », pour Mamadou Koumé qui n’épargne cependant pas son entourage dans les dérives indexées. Reconnaissant le rapport publié par l’Agence mondiale antidopage comme « accablant », Mbaye Jacques Diop jure pourtant qu’il croirait « à l’honnêteté et à l’éthique du président Diack jusqu’à l’extinction du soleil » (sic). Dans ce concert de louages, une voix dissonante résonne comme une fausse note pour évoquer la « gravité » des accusations. « Au Sénégal, on le présentait comme Dieu. Le réveil est dur depuis 2015 car les révélations des dernières années montrent qu’il a des failles », juge anonymement un journaliste sportif sénégalais. Décrit comme « un défenseur acharné de l’Afrique », Lamine Diack n’a pourtant pas réussi durant les 15 ans de sa présidence à l’IAAF, à organiser les Mondiaux d’athlétisme dans son continent d’origine contrairement à l’Asie qui en a accueilli trois (Osaka, Japon en 2007 ; Daegu, Corée du Sud en 2011 et Pékin, Chine en 2015). Résumant le Maroc et l’Afrique du Sud comme principales candidatures crédibles en Afrique pour accueillir de pareilles compétitions, Mamadou Koumé rappelle que le pays de Mandela a « organisé la coupe du monde de l’athlétisme ». Ce n’est pas l’une des seules réalisations de Lamine Diack qui dès 1973 s’est toujours « prononcé contre l’intégration du régime de l’apartheid de l’Afrique du sud dans les instances internationales d’athlétisme ». 

LAMINE DIACK, inaugurant l’avenue Cheikh Anta Diop. Le 7 février 1987. Photo Le Soleil 

Après les avoir conquis un par un, Lamine Diack a perdu ses différents postes. Sa mise en examen par la justice française en 2015 a été suivie de sa démission du Comité international olympique et de la présidence de l’IAAF. Lamine Diack est assigné à résidence dans un modeste appartement d’une banlieue parisienne depuis trois ans avec interdiction de quitter le territoire français. Pour sa carrière, Lamine Diack avait tout sacrifié y compris sa jeunesse. « Si avoir une jeunesse est synonyme de virées nocturnes et de fêtes, j’en ai pas », lui prête-t-on. Avec la fin de l’instruction du juge Van Ruymbeke, Lamine Diack espère, sans doute, ne pas sacrifier sa vieillesse à 85 ans. Moussa DIOP

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